Est-il vraiment possible d'établir un "service civique obligatoire" sans se poser la question de la pertinence et même de la légitimité de notre système politique et social à l'heure d'une économie mondialisée et d'une société dominée par l'immatériel ? N'est-il pas plutôt nécessaire, au préalable, de redéfinir les contours et les modalités de contrôle et d'exercice du pouvoir avant que d'instituer un instrument qui les servirait ?
Tout d'abord, il nous semble essentiel de soulever un point rarement mis en avant mais qui trouve une importance décisive à nos yeux : les modalités actuelles de représentation du pouvoir sont aujourd'hui fondamentalement celles de la représentation par l'image, majoritairement télévisée. Cette représentation crée un nouveau rapport, souvent colonisé par le spectaculaire et l'unilatéral, afin de maximiser les enjeux et le sensationnel. Ces modalités-là, qu'on a pu observer en 2002 à la faveur de l'élection présidentielle, entraînent certains hommes politiques à un surinvestissement émotionnel, à une personnalisation marquée de leur communication politique. Cependant, dans ce système de représentation, le citoyen est mis à distance car ce n'est pas à lui que cette image-là s'adresse, c'est à un spectateur, un consommateur d'images et de représentations immédiates, même si ces dernières convoquent l'avenir.
Cette économie-là de la représentation politique est fondamentalement dangereuse en ce qu'elle est largement virtuelle. Elle conduit à annihiler la force d'anciennes institutions qui ont été construites pour nous préserver des effets d'un pouvoir sans contre-pouvoir. Par exemple, très récemment, le Parlement a été une fois de plus mis à l'écart lors de la discussion du projet de loi sur l'égalité des chances présenté par le Premier ministre, un homme qui ne s'est jamais présenté devant le suffrage populaire. Le Parlement n'était tout simplement pas considéré comme l'infrastructure adéquate de discussion. Parmi les nombreuses explications avancées pour justifier une telle manoeuvre, on pourra remarquer le commentaire de l'un des hommes les plus influents dans le domaine de la communication politique, Christophe Lambert, auteur de "La société de la peur" et proche conseiller de M. Sarkozy. Invité de l'émission "Good Morning Business" de BFM cette semaine, il dit ainsi : "le débat a eu lieu, on en a suffisamment parlé dans les médias" [citation de mémoire]. La délibération médiatique ayant eu lieu, il était donc possible d'abréger la discussion fastidieuse devant les députés.
Si le Parlement est une chambre d'enregistrement, nous avons ici un léger problème de représentation politique, au sens premier. Un parlement virtuel, c'est encore la conclusion que l'on pourrait tirer de la prorogation "technique" du mandat des sénateurs, des conseillers municipaux et des conseillers généraux, qui est passée comme une lettre à la poste... comme si cette extension unilatérale du mandat donné par le peuple n'intéressait, déjà, plus personne.
C'est en regard de ces dysfonctionnements que le service civil pourrait constituer, il nous semble, un instrument au service de la démocratie en ce qu'il permettrait une réinscription du citoyen dans la réalité politique et sa participation effective aux missions d'intérêt général. Le service civil constituerait alors un dispositif de remise en jeu du citoyen, effaçant une organisation sociale lointaine et "anonyme". Par ailleurs, si en plus de sa participation à l'accomplissement de missions d'intérêt général, un citoyen pouvait également accomplir des missions de contrôle, le service civil pourrait peut-être, mais c'est simplement une potentialité, s'inscrire comme un nouveau contre-pouvoir, une source d'équilibre des trois pouvoirs, s'articulant à leur nécessaire redéfinition et réaffirmant l'importance de leur autonomie comme de leur contrôle.
L'essentiel est vraiment là : si l'on fait du service civil un "service civique obligatoire" - ce qui nous semble maladroitement correspondre à une visée de redressement civique ; nous manquons l'essentiel. Car, dans un système politique qui se heurte aux mutations économiques et sociales sans les prendre en compte, un "service civique obligatoire" constituerait à n'en pas douter un instrument autoritaire, surtout si sa durée est fixée à plusieurs mois.
Pour notre part, nous estimons que le service civil doit, avant tout, constituer l'une des modalités de redéfinition du pouvoir. Que sa forme soit volontaire ou obligatoire, il doit nécessairement s'inscrire dans une organisation politique et sociale nouvelle. Surtout, une société ne peut instituer un service civique obligatoire qui servirait des institutions que ses citoyens, pour une large part, ne s'approprient plus.

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